La grève à la S.F.A.R. à Randonnais et Pontchardon devrait se terminer aujourd'hui

« Notre intention n'est pas d'entrer en lutte ouverte contre contre la Direction. Notre tâche se limite à défendre strictement les intérêts moraux de chacun et de chacune d'entre vous. Cette revendication nous concerne tous. Vos syndicats demandent le treizième mois. Aujourd'hui, nous sommes disposés à rencontrer la direction afin de discuter ce treizième mois. Nous voulons qu'elle se fasse par la négociation, sur la base du respect et l'intérêt de tous afin de marquer valablement notre volonté d'aboutir, grève à partir de ce jour. » Signé : C.G.T. - S.I.T.F.A.M.
Depuis mardi matin, cette profession de foi est affichée à la grille de l'usine S.F.A.R. à Pontchardon, près de Vimoutiers. C'est l'une des deux usines ornaises de cette importante fonderie dont le siège est à Houilles, près de Paris.
Depuis jeudi midi, l'autre usine, celle de Randonnai, est entrée aussi dans le mouvement. Et c'est hier, à Pontchardon, qu'on a pu faire le point de la situation.
Ce n'est pas facile, car, bien que les deux usines appartiennent au même groupe et qu'elles aient des productions en partie communes, les conditions qui sont faites aux travailleurs y sont sensiblement différentes. Conditions de travail principalement et même conditions de salaires, les avantages n'étant pas unifiés.
Importante différence aussi : alors qu'à Pontchardon les travailleurs immigrés, surtout les Marocains, sont très minoritaires - environ 70 sur 400 personnes - à Randonnai, ils sont très nombreux - 450 Marocains, 70 Portugais, sur un peu plus de 700 personnes. D'où une certaine ségrégation de fait qui existe à Randonnai, mais n'apparaît pas à Pontchardon.
Ségrégation du logement : la plupart des travailleurs immigrés sont célibataires et vivent à quatre dans des baraquements sommaires.
Ségrégation du travail : puisqu'ils ont en général les tâches les plus pénibles et les plus rentables.
Il y avait d'ailleurs, hier, à Pontchardon, deux groupes extrêmement différenciés : celui des immigrés, très soudés derrière les hommes qu'ils ont choisis comme porte-parole. Un groupe peu bavard, mais qui apparaît figé dans une attitude de « ras le bol »; celui des travailleurs français, plus complexe, avec toutes les situations particulières faites à chacun : du manœuvre à moins de 1 000 F par mois au professionnel qui peut atteindre 1 750 F net; de l'ouvrier qui, faute de pouvoir soutenir la cadence, se contente du minimum horaire de sa catégorie, à celui qui parvient à produire un grand nombre de pièces et peut atteindre ou même dépasser 8 F de l'heure.
Les discussions roulaient cependant surtout sur les conditions de travail, sur les conditions d'existence.
C'était un procès d'ensemble qui était dressé et il se trouvait des Marocains pour dire :
« Tout n'est pas la faute du patron. II y a des problèmes qu'il ne connaît pas. Celui des chefs, par exemple, qui nous disent : « Si tu n'es pas content, tu n'as qu'à retourner chez toi. Celui des Français aussi, qui ne nous acceptent pas toujours. »
C'est le problème grave de la coexistence de groupes, très différent, dans les conditions les plus difficiles, sur le plan professionnel et sur le plan du cadre de vie.
Mais de tout, il n'était pas question dans le bureau de direction, où s'étaient retrouvés, vers 10 h, le P.D.G., M. Metra, et ses collaborateurs ; l'inspecteur du Travail, M. Fièvre et les délégués du personnel C.G.T. et Sitfar pour Pontchardon ; F.O. et Indépendants pour Randonnai (autre différence).
La négociation portait sur un seul point : le 13ème mois. La grève était motivée essentiellement par cette question de salaire.
En fait, pour les syndicats, il s'agissait d'obtenir, si possible, 50 % de ce 13ème mois pour 1973 et la totalité pour 1974.
Déjà, l'an dernier, une première grève avait permis d'obtenir 100 F de prime de vacances et 100 F de prime de fin d'année.
Après plusieurs interruptions de séance et des propositions chaque fois refusées par les grévistes, les négociations s'achevèrent un peu après 15 h et les délégués revinrent avec de maigres satisfactions mais se disant conscients de ne pouvoir rien obtenir de mieux. Il s'agissait d'une prime de 10% en juillet, de 20% en décembre et d'une promesse de discussions nouvelles en 1974 pour aboutir aux 100% en 1976, peut-être avant.
Pour un mouvement ayant engagé près de 1000 personnes pendant plusieurs jours, c'était apparemment peu et un délégué dut se faire l'avocat de la reprise : « Au nom de la C.G.T., je vous demande de reprendre le travail. Soyez tous avec nous. On s'est battu, non ? » - « Pas assez ! » - « Nous avons des enfants, y pensez-vous. Nous avons nos loyers à payer, des beeftecks, des pommes de terre à acheter, et c'est pas les patrons qui vous les paieront ! »
Un langage simple mais qui ne semblait pas vaincre la réserve de certains grévistes manifestement déçus.
M. Richer, secrétaire départemental de la C.G.T, dut renchérir : « Il faut reconnaître qu'il y a des résultats non négatifs. Il faut vous mettre dans la tête que tout n'est pas réglé. Notamment en ce qui concerne Randonnai où nous avons constaté des choses très anormales».
«Mais je vous demande de rester unis. C'est le seul moyen d'aller vers de nouveaux succès ».

Il semblait, hier soir, qu'une majorité de grévistes était décidée à reprendre le travail, mais les discussions internes n'étaient pas closes et ce n'est que ce matin qu'on pourra juger de la décision de chacun.


L'emploi à la SFAR: Inquiétude du Syndicat C.G.T

Un tract émanant de la C.G.T (syndicat majoritaire à la S.F.A.A de Pontchardon) a été adressé à l'attention des travailleurs, employés et cadre. Il est ainsi libellé: "Profittant de la conjoncture actuelle, la Direction tente de faire croire aux travailleurs qu'il est nécessaire de licencier 30 à 35 d'entre eux. Jamais la C.G.T ne cautionnera, au sein du Comité d'Entreprise, une telle mesure. Elle votera contre le licenciement car elle estime, qu'avec un peu d'imagination et d'effort, la Direction pourrait maintenir le plein emploi. Déjà, il y a quelques jours, c'était une réduction d'horaires. Aujourd'hui, la menace de licenciements et demain, pourquoi pas la fermeture ?

La C.G.T refuse tout licenciement...L'installation d'un convoyeur entièrement automatique serait la raison invoquée par la Direction, car cette machine supprime - selon elle - 35 emploiss. "Nous, C.G.T, avec les travailleurs, nous disons non, vous pouvez maintenir le plein emploi, et demandons aux travailleurs français, tunisiens, marocains, algériens, espagnols, de rejoindre les rangs dans le grand combat".

Un responsable C.G.T donne quelques commentaires sur la situation: "nous savons bien que la crise économiquetouche l'entreprise et il n'est pas question pour nous de créer des difficultés supplémentaires, mais l'opinion doit être informée. Savez-vous qu'au 21 janvier dernier, il était question de "faire équipe" devant l'ampleur du carnet de commandes, et puis soudainement, non seulement ce projet est abandonné, mais encore on parle de licenciement...

Nous demandons le maintien du plein emploi, quitte à ce que les heures soient diminuées à tout le monde. Nous sommes résolus à agir et nous irons à Argentan s'il le faut...

A noter: le chômage technique du 1er avril sera renouvelé les 29 et 30 avril (avec l'habituel repos du lundi et le jour férié du 1er mai, la semaine de travail pourrait être réduite à sa plus simple expression.

Sérieux conflit aux Fonderies de Pontchardon
La grève qui se prolonge depuis plus d'une semaine aux Fonderies de Pontchardon est un évènement de premier ordre dans le contexte de 1a vie locale. Jamais un conflit social n'avait pris une telle importance. Jamais on avait vu cent cinquante ouvriers d'usine défiler dans les rues de Vimoutiers, jamais on avait rencontré une telle .floraison de panneaux revendicatifs. Et suivant les points de vue, cela se résume par : agitation sociale, crise industrielle, épisode politique ou paragraphe de la lutte des classes. La grève apparait comme "|La Peste" d'Albert Camus... Un "mal qui répand la terreur », un mal indispensable à  la vie, dont les remèdes existent, mais qui a sa raison d'être parce-que ce n'est pas encore, loin s'en faut, le... paradis sur terre, et tant qu'il y aura des usines et des affaires, et qu'il y aura « tant qu'il y aura des hommes" des gens nés pour elles, et qui feront que, selon que vous êtes puissants ou misérables, la « Légende des Siècles » continuera tout de même.

A Pontchardon, cent-cinquante personnes (sur 393) ont suivi le mouvement. La raison première semble être de manifester contre l'application de bas salaires. Et, de toute évidence, il n'apparaît pas très agréable et très pratique de vivre, de nos jours avec 750 ou 800 F par mois. Le bifteck est trop cher, cela va de soi ; le bifteck, c'est à dire : le pain quotidien et l'assiette à remplir pour soi et sa famille, le loyer de l'appartement, l'essence de 1'auto, l'habillement des enfants qui grandissent trop vite, l'accès aux loisirs et les prédispositions aux tentations de la vie moderne, sans compter toutes ces histoires payables à  tempérament qui grujent la galette et inviteny à faire aujourd'hui ce qui pourrait être fait demain. Mais en tout cas, le fait est là et c'est l'arrêt subit de l'homme au travail qui vient stopper les rouages habituels d'une entreprise vitale à l'économie régionale: une centaine de familles est directement concernée.

A l'origine des revendication, le syndicat C.G.T déclare: "Travailleurs, travailleuses, employés de toutes nationalité, un nombre important d'entre nous est en grève. Nous n'en portons pas la responsabilité car, malgré de nombreuses discutions, rien de positif n'a pu aboutir...Les motifs du conflit n'ont pas d'autres raisons que la pratique des bas salaires appliqués par la direction... Pour régulariser la situation, le problème qu'il faut régler est celui de la discussion d'une grille de salaire allant de 5,00 F pour un ma noeuvre ; 5,20-5,50 pour un O.S.1; 5,60-6,00 pour un O.S.2; 6,10-6,60 pour un P1; 6,70-7,30 pour un P2; 7,40-7,80 pour un P3; une augmentation de deux pour cent tous les deux mois jusqu'en octobre ; une prime de 350 F. versée en deux fois; pour les professionnels, mêmes avantages que pour les E.TA.M; paiement des. jours de grève... Unissons-nous, agissons tous ensemble pour obtenir qu'une discussion s'engage rapidement entre la Direction et l'Organisation syndicale ... ! »

Il faut admettre que la grève a paru un moyen excessif aux yeux d'un certain nombre de travailleurs qui ont même mis un point d'honneur à faire tourner l'usine malgré les défections. Et certains, parmi eux, se rangent à l'avis de la Direction pour affirmer que le syndicat C.G.T. a été de mauvaise foi en rompant le contact qu'il avait précédemment demandé et obtenu.

De son côté, la Direction déclare : « Lors de la réunion du Comité d'entreprise du vendredi 18 février, les délégués ont ont proposé un plan sur trois ans; nous avons accepté de l'étudier dans des délais raisonnables, ce plan allant très loin et demandant un examen approfondi. En décembre dernier, trois journées ont été chomées. Cela veut dire que la Fonderie en général n'est pas dans une situation brillante, que les marges bénéficiaires sont réduites, que la concurrence est vive, et que le carnet de commandes est mince. L'usine de Pontchardon représente pour de nombreuses familles l'outil de travail lié aux moyens de subsistance. Notre but est de la faire vivre et de la faire durer. Les propositions que nous avons faites rejoignent les accords de la métallurgie parisienne. Il y a des choses qui sont possibles et d'autres qui ne le sont pas".

Le syndicat CGT reprend: "Si les affaires vont mal, ce n'est pas à nous d'en faire les frais, et, d'ailleurs, nous ne connaissons pas les bilans financiers de la fonderie..Nous réclamons "un contrat de progrès" qui garantisse absolument le pouvoir d'achat des travailleurs et de leur permettre de vivre décement. Nous ne demandons pas l'aumône, nous exigeons une certaine justice parceque nous avons, nous aussi, le droit de vivre.

La grève dure depuis une semaine. Une certaine lassitude se manifeste. Mercredi dernier, quelques grévistes ont repris le travail. Et jeudi, on attendait avec quelque impatience le résultat des discussions prévues entre la Direction et les représentants du personnel en grève.

UN COMMUNIQUE DU COMITE D'ETABLISSEMENT

« Le Comité d'Etablissement de la S.F.A.R Pontchardon, par l'intermédiaire de son secrétaire, a obtenu de la direction générale de la société, la tenue d'une réunion extraordinaire avec le Comité d'Etablissement et les délégués du personnel, afin de solutionner rapidement le conflit de l'usine de Pontchardon. M. Rabault, directeur général, a accepté cette entrevue pour le jeudi deux mars. Le secrétaire du Comité a insisté pour que la reprise du travail ne soit pas un préalable impératif à  la négociation. Un plan de trois ans, élaboré en commun par la C.G.T. et le S.A.T.F.A.M., syndicat indépendant, présenté à la direction le 18 février, servira de cadre à  la discussion. Il est important que ce conflit soit rapidement tranché car il conditionne la survie d'une entreprise dont la pleine activité est un élément essentiel à l'équilibre économique régional.

COLLECTES DE SOLIDARITE

La commission exécutive de l'Union départementale C.G.T a examiné la situation des travailleurs en grêve : Déjà , avant le début du mouvement, des propositions ont été faites pour que s'engage la discussion entre la direction et les représentants du personnel... Dès lundi matin, dans toutes les usines et établissements, ont été organisées des collectes en faveur des salariés de l'entreprise pour lesquels la C.G.T. souhaite que la solidarité joue avec efficacité...». Pour sa part, la commission exécutive de l'U.D.-C.G.T. a décidé d'effectuer un premier versement de 2.000 F.